L'amanite des Césars est l'un des champignons
les plus recherchés. Les Romains la considéraient comme
un mets des dieux dont la consommation pouvait vous rendre immortel.
Chapeau charnu et épais, hémisphérique puis étalé
(10-20 cm), d'un beau rouge orangé. La cuticule est facilement
séparable et la marge du chapeau est striée sur une
dizaine de millimètres. Sous le chapeau, les lames sont larges,
assez serrées et d'un beau jaune doré. Le pied est charnu,
épais, un peu élargi à sa base, jaune lui aussi.
Il est orné d'un anneau également jaune, large, rabattu
et strié. A la base du pied, on trouve une volve très
caractéristique, blanche et membraneuse.
La chair est ferme et épaisse. Elle est blanche
en coupe mais jaune sous la cuticule du chapeau. L'odeur et la saveur
sont faibles mais plutôt agréables. L'amanite des Césars
fréquente les bois clairs, secs et ensoleillés (chênes,
châtaigniers). On la trouve en quantités d'autant plus
grandes que l'été aura été plus sec et
plus chaud. Plutôt méridionale, elle se rencontre occasionnellement
dans la région parisienne.
Identification : Typique et belle avec son chapeau rouge
orangé, ses lames, son pied jaune d'or et sa volve blanche,
ample et persistante.
Confusion : On évoque souvent une confusion possible
entre l'amanite des Césars et l'amanite tue-mouches. Cette
dernière porte des verrues blanches sur le chapeau, a des lames
blanches, un anneau blanc et une volve très discrète
réduite à quelques bourrelets discontinus superposés.
" Chapeau
bas, lecteur, voici le roi ! "
Ainsi s'exprimait l'auteur d'un vieux livre de mycologie avec lequel
ont débuté bien des amateurs.
{Georges BECKER - Ed GRUND}
On trouve cette espèce assez communément
dans le Midi, très communément en Corse, uniquement
sous les chênes et les châtaigniers, aussi bien sur le
calcaire que sur la silice. Dans l'Est, elle se montre uniquement
après les été brûlants, prouvant ainsi
ses affinités méridionales. Elle s'aventure par stations
rares et isolées jusque dans la région parisienne, et
elle est si belle que sa trouvaille est toujours un événement
et une glorieuse sensation. Elle est réellement délicieuse.
Le
plat d'oronges
par
André Theuriet
- Après
avoir chassé toute l'après-midi avec Jacobus dans les
brandes de Sainte-Julitte, en Poitou, nous rentrions à Étableaux.
Comme j'étais revenu bredouille, je trouvai des oronges dans
la châtaigneraie du Châtellier et j'en remplis mon carnier
vide.
"Es-tu sûr, au moins, de tes champignons ? me demanda soupçonneux
Jacobus.
- Parfaitement.
- C'est qu'il court dans ce pays-ci, à propos d'oronges, une
histoire tragique qui me rend singulièrement méfiant
à l'endroit de ces cryptogames. Tu as connu Mme de Savigné
?
- Celle qu'on appelait la Belle Corysande, parce qu'elle ressemblait
à la maîtresse de Henri IV ?... Oui, je me souviens de
l'avoir rencontrée souvent dans le monde, aux environs de 1878...
Une châtaine grassouillette, blanche et rose, avec de grands
yeux étonnés, une poitrine adorable et de royales épaules
qu'elle décolletait tant qu'elle pouvait. Elle a été
la reine des bals officiels pendant un an ou deux. On ne parlait que
de la "belle Mme de Savigné". Puis, tout à
coup, on ne l'a plus vue nulle part, et quelqu'un m'a conté
qu'elle était morte subitement d'un transport au cerveau.
- C'est le bruit qui a couru, en effet, mais ici on explique autrement
cette mort soudaine... Te souviens-tu de Savigné ? Bien moins
probablement que de sa femme. C'était un Poitevin court, trapu,
à la carrure robuste, au visage maussade, l'air chabrun, avec
des yeux jaunâtres dont les sourcils noirs se rejoignaient,
un front étroit auquel des cheveux épais et coupés
court faisaient comme une calotte d'un noir terne. Dans les bals,
on le trouvait toujours campé dans une embrasure de porte,
la mine renfrognée, se haussant sur ses pieds pour apercevoir
et surveiller sa femme, dont il était ridiculement jaloux.
Lorsque le cotillon se prolongeait trop longtemps, il arrachait presque
brutalement la belle Corysande des bras de son danseur et l'emmenait
au vestiaire en fronçant les sourcils. - Il semblait, du reste,
détester le monde et s'y ennuyer violemment. Savigné
était le type du gentilhomme campagnard ; féroce chasseur,
botaniste et entomologiste remarquable, il était membre correspondant
de l'Académie des sciences et ne se trouvait véritablement
heureux qu'au grand air, dans les brandes et les breuils de son château
de la Roche-Tremblay, - une gentilhommière bâtie en surplomb
à la crête d'un des rochers de la vallée de l'Euglin.
Dès que verdissait le mois d'avril, sans attendre la fin de
la saison mondaine, il enlevait sa femme aux tentations de la vie
parisienne et la cloîtrait dans cette solitude, où ses
défiances jalouses s'assoupissaient, car il était sûr
qu'au fond de ce pays perdu l'agaçant troupeau des danseurs
de l'hiver ne viendrait pas relancer la belle Mme de Savigné...
II
"Mais on ne s'avise jamais de tout. A deux lieues de la Roche-Tremblay,
au bourg de Martizay, demeurait un ami d'enfance de Mme de Savigné,
nommé Jacques des Allais ; un de ces petits gentilshommes pauvres
qui pullulent dans ce coin du Poitou, vivant chichement et oisivement
sur leur étroit domaine, mangeant leur blé en herbe,
chassant, jouant à la bouillotte et s'endettant un peu plus
chaque année. - Jacques des Allais était un beau garçon
de vingt-cinq ans, bien découplé, svelte de taille,
large d'épaules et brun de poil, avec de beaux yeux bleus caressants,
de ces yeux humides et prometteurs qu'on appelle chez nous des miroirs
à... Tu m'entends ? Dans leur prime jeunesse, Mme de Savigné
et Jacques, étant voisins de campagne, s'étaient beaucoup
connus et avaient considérablement flirté ensemble.
Jusqu'où cette flirtation avait-elle été poussée
? Je ne saurais te le dire, mais il paraît que les choses allaient
bon train, de façon à alarmer les parents qui s'empressèrent
de marier leur fille à M. de Savigné.
"Celui-ci, plongé jusqu'aux oreilles dans ses livres d'histoire
naturelle, n'avait jamais rien su de l'amourette des deux jeunes gens,
ou, s'il en avait vaguement entendu parler, il l'avait regardée
comme un enfantillage. D'ailleurs, comme tous les maris prédestinés,
il avait une très haute idée de ses mérites et
privilèges conjugaux ; il était de ces gens qui s'imaginent
que le sacrement du mariage vous confère une grâce d'état
et vous donne des séductions particulières. Le séjour
de la Roche-Tremblay ne lui semblait nullement dangereux ; il s'y
croyait suffisamment protégé et respecté pour
que son honneur n'y courût aucun risque. Il réservait
ses soupçons et ses précautions ombrageuses pour les
mois d'hiver qu'il passait à Paris, parce que son prestige
provincial s'y évanouissait complètement et parce que,
sur ce sol parisien, mouvant et plein d'embûches, il ne se sentait
pas le pied solide.
III
"Ces amours de jeunesse sont pareilles à des plantes à
racines traçantes, qui ne s'enfoncent pas bien profondément
dans la terre, mais qu'on n'arrache jamais complètement ; toujours,
par quelque surgeon, elles repoussent traîtreusement et s'épanouissent
au moment où on y pensait le moins. - Un beau jour, Jacques
des Allais et la belle Corysande se rencontrèrent à
une partie de chasse, et la benoîte herbe d'amour, qu'on croyait
depuis longtemps morte dans leurs coeurs, se mit soudain à
reverdir et à pousser de belles fleurs rouges et foisonnantes.
De sorte que, lorsque le jaloux et naïf Savigné emportait
sa femme loin de Paris, croyant ainsi se garer des larrons d'honneur,
il jetait bonnement sa jeune et affriolante épousée
dans la gueule du loup.
IV
"Une après-midi de septembre, Savigné revenait
de courre le lièvre, comme nous aujourd'hui. Quand il fut dans
ses châtaigneraies de la Roche-Tremblay et qu'il approcha d'un
pavillon de chasse abandonné, il entendit derrière les
volets mal clos de ce réduit un bruit de voix suspectes. Il
attacha son chien à un baliveau, lui indiqua d'un geste qu'il
fallait faire le mort, et par une pente moussue grimpa jusqu'au niveau
de l'une des fenêtres du pavillon. Là, à son grand
déconfort, il aperçut sa femme et Jacques des Allais
en galant tête-à-tête, et put constater que tout
était perdu, même l'honneur.
"Savigné n'était pas homme à faire d'esclandre
; il avait trop d'orgueil et trop peur du scandale pour ne pas se
contenir. Il redescendit de son poste d'observation, très pâle,
mais très maître de lui, alla en tapinois détacher
son chien et s'éloigna silencieusement, en ruminant de quelle
façon il se vengerait de l'infidèle. Chemin faisant,
il aperçut des oronges sous les châtaigniers et se baissa
pour les cueillir ; seulement, comme par distraction, il mêla
à sa récolte quelques-unes de ces amanites perfides,
connues vulgairement sous le nom de fausses oronges, et très
soigneusement il gratta avec son couteau les taches de lèpre
blanches qui permettent de distinguer l'espèce vénéneuse
de l'espèce comestible ; puis, en rentrant au château,
il porta à la cuisinière ces champignons, dont sa femme
était très friande, et lui recommanda de les accommoder
pour le dîner.
V
"On servit les oronges farcies, le soir même. Elles répandaient
dans la salle à manger une savoureuse et appétissante
odeur, Mme de Savigné leur fit fête ; quant au mari,
il déclara qu'il n'était pas en appétit et y
toucha à peine. Quand on se fut levé de table et qu'on
eut passé dans le petit salon où les deux époux
achevaient d'habitude la soirée, M. de Savigné ferma
brusquement les portes, mit les clefs dans sa poche et, s'approchant
froidement de la belle Corysande, lui dit avec un grand calme : "Madame,
vous m'avez trompé ; je vous ai vue aujourd'hui avec Jacques
des Allais dans le pavillon de la Châtaigneraie". Et il
lui détailla si bien tous les incidents de ce rendez-vous,
que la pauvre femme resta atterrée.
"Vous m'avez fait une cruelle injure, poursuivit Savigné,
et je suis seul juge de la façon dont je dois me venger. J'aurais
pu vous tuer là-bas avec votre amant, mais j'ai horreur du
scandale. Vous mourrez néanmoins, mais d'une manière
qui paraîtra purement accidentelle... Les champignons que vous
avez mangés ce soir étaient vénéneux et
je les avais cueillis en connaissance de cause. Vous ne serez certainement
plus de ce monde avant le lever du jour... Je vous en préviens...
Si vous avez quelques dispositions à prendre ou quelque prière
à faire, dépêchez-vous, car avant une heure vous
n'en aurez plus la force".
"Effarée, Mme de Savigné s'était jetée
à genoux. Elle aimait la vie, elle y tenait, et, dame ! cela
se comprend, à vingt-trois ans !
"Elle faisait amende honorable, se roulait aux pieds de son mari
et les embrassait, en le suppliant en grâce d'appeler un médecin.
Lui restait sourd à toutes ses supplications et se bornait
à répéter :
"Vous m'avez trompé... Je me venge !"
"Bientôt elle commença à sentir les premières
douleurs de l'empoisonnement. Elle voulut crier, mais le petit salon
était fort éloigné des mansardes où les
domestiques venaient de monter : Savigné d'ailleurs lui mit
brutalement la main sur la bouche et étouffa ses gémissements.
Le poison de la fausse oronge est un stupéfiant. Au bout d'une
heure, la malheureuse commençait à délirer. Quand,
vers minuit, le mari fut certain que le principe vénéneux
avait opéré et qu'il n'y avait plus de remède,
il rouvrit les portes, réveilla les domestiques, annonça
que sa femme était malade et donna l'ordre d'aller quérir
un médecin. - Seulement, lorsque celui-ci, qui demeurait à
deux lieues de là, accourut, Mme de Savigné était
morte.
"Le mari s'est expatrié et il est mort lui-même
l'an dernier aux États-Unis. - J'ai su l'histoire plus tard
par une femme de chambre dont j'ai eu les bonnes grâces. Elle
avait écouté aux portes, et, de terreur, s'était
évanouie en entendant les premières plaintes de la victime.
"Et voilà pourquoi, mon cher, dit Jacobus en terminant,
je ne mange plus d'oronges sans un léger frisson, en pensant
à la triste fin de la belle Mme de Savigné".
FIN
THEURIET, André
(1833-1907) : Le plat d'oronges (1888).
Saisie du texte : S. Pestel pour la collection électronique de
la Bibliothèque Municipale de Lisieux (28.IV.2000)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 27216, 14107 Lisieux
cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56
Mél : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com http://www.bmlisieux.com/
Diffusion libre et gratuite (freeware)
Texte établi sur un exemplaire (coll. part.) de l'édition
Charpentier, Paris 1888, des Contes de la forêt dans la Petite
bibliothèque-Charpentier.