Gastronomie d'en Périgord - L'encyclopédie gastronomique de la Dordogne
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édouard nignon

 

          Le nom de Nignon est relativement peu connu, et cependant il mérite de figurer à côté de ceux d'Escoffier, de Dugléré, de Philéas Gilbert...
Né en Bretagne en 1865, dès l'âge de dix ans il entre en apprentissage au Restaurant Monier à Nantes. On le retrouve quelques années plus tard chez Potel et Chabot, le grand traiteur parisien.Puis Nignon travaille dans toutes les grandes maisons de Paris. Successivement il est à la "Maison dorée", ainsi appelée à cause de ses balcons dorés ; au "Café Anglais" rendu célèbre par Dugléré ; "Chez Magny", où tous les vendredis soirs se réunissent les Goncourt et leurs amis pour les "Dîners Magny" ; au "Restaurant Paillard" créateur des fameuses escalopes...

Edouard NIGNON (1865-1934-35 ?)

Comme les grands de l'époque, Nignon est sollicité pour travailler à l'étranger. II dirige d'abord les cuisines de l'Empereur d'Autriche, puis attiré par un contrat en or, il va à Moscou prendre la direction de la brigade de "L'Ermitage" composée de cent vingt cuisiniers. En 1905, il organise des banquets de plus de mille convives pour le tsar Nicolas II au Kremlin.Il fut également chef des cuisines du président américain Wilson.
En 1918,de retour à Paris il prend la direction du "Restaurant Larue" ouvert en 1886 par le cuisinier du même nom, qui connaît des difficultés. Nignon peut donner libre cours à son talent ; rapidement l'établissement devient le plus réputé de la place de la Madeleine. Le duc d'Uzès, propriétaire du restaurant, le cède à Nignon en 1908. Là il troqua sa veste blanche pour l'habit noir de maître d'hôtel.
L'évolution de la cuisine après la 1 ère guerre mondiale affecte Edouard Nignon, et ne pouvant supporter les restrictions et les nouvelles demandes de la clientèle, en 1921, lassé et malade, il confie son restaurant à son neveu.
Amoureux des belles lettres, Edouard Mignon rédige en 1919 son premier livre dédié à la mémoire de son fils tué en 1914 sur le front de la Somme "L'Heptaméron des gourmets ou les Délices de la Table", sous-titré : "Les Sept jours de Cocagne" et qui demeure le plus beau livre de cuisine moderne. Malheureusement le tirage fut très limité. Il publie également "Les Eloges de la Cuisine française" dont Sacha Guitry écrit la préface (voir ci-dessous). Dans ces ouvrages on retrouve toutes les recettes devenues célèbres : grenadines, pascalines, capucines, darioles,sultanes, duchesses, mignonnettes...
La "beuchelle tourangelle", à base de ris, de rognons de veau, de morilles et d'une sauce crème, font encore les délices de gourmets.

           
 Je ne déteste pas les choses inutiles, mais j'aime aussi beaucoup les choses nécessaires. Ce beau livre était nécessaire, il a sa place désignée parmi nos manuels, nos dictionnaires et nos atlas.
          Ce n'est pas le livre de la cuisinière, c'est le livre du patron. Ce n'est pas un livre de dépenses, c'est un livre de recettes.
          Découpez-le, dévorez-le - il vous délectera, car il est savoureux. Il a l'importance et l'agrément des livres qui ont été faits par ceux-là justement qui devaient les écrire.
Monsieur Nignon sait ce qu'il dit.
D'ailleurs, permettez-moi de vous le présenter.
          Très grand, très fort, avec de larges mains puissantes et le masque sévère, il a l'air à présent d'un gentilhomme campagnard qui traverse Paris entre deux chasses au sanglier.
         Cet homme aura passé les deux tiers de sa vie ou tout en noir, ou tout en blanc. Chef cuisinier du Tsar, puis de l'Empereur d'Autriche, il a porté pendant vingt ans le blanc costume et ce bonnet monté en forme de brioche dont la propreté tranquillise et que l'on aime apercevoir entre deux portes.
         A quarante ans, il a troqué son habit blanc contre le frac, et de quarante à soixante ans, il a vécu en habit noir. Allant de table en table, conseillant une sole, proposant un perdreau, suggérant un dessert, surveillant tout, salant ceci, sucrant cela, il peut dire qu'il eut Tout-Paris à ses tables.
Que d'entretiens brillants, que de contrats ébauchés, que d'affaires conclues auxquels Monsieur Nignon n'était pas étranger!
         C'était l'époque bénie où l'inviteur passait dans la matinée pour retenir sa table et commander le repas qu'il se proposait d'offrir.
         Hélas! nous en voilà bien loin de cette époque, et quand Monsieur Nignon s'aperçut que le règne du " plat du jour " commençait, il se retira, car il avait assez nourri de monde pour avoir, à son tour, de quoi manger, si j'ose dire.
Et, tout là-bas, dans son château, près de Dinan, dans ce château qui pourrait être avec ses tourelles et ses donjons l'agrandissement du chef-d'oeuvre de la confiserie, Monsieur Nignon, prévoyant de l'avenir et s'y prenant très à l'avance, se dit un jour

- Si je faisais mon testament?
Puis, trempant sa plume dans l'encre, il écrivit ce livre.

SACHA GUITRY.